Les mystérieux vases de Vösendorf : des créatures de l’âge du Bronze qui intriguent encore les archéologues

Il arrive qu’un objet de musée arrête immédiatement le regard. Non parce qu’il est monumental ou précieux, mais parce qu’il est étrange.

C’est exactement ce qui m’est arrivé devant quatre petits récipients exposés au Wien Museum, le musée consacré à l’histoire de Vienne. De loin, on croit reconnaître de petits animaux. En s’approchant, quelque chose ne va plus tout à fait : une tête de bovin, des cornes, un corps rebondi qui sert de récipient… et deux jambes presque humaines.

Nous sommes face à des objets vieux de plus de 3 000 ans dont les archéologues ne savent toujours pas expliquer avec certitude la fonction.

Quatre étranges créatures vieilles de plus de 3 000 ans

Ces quatre récipients en céramique sont datés approximativement de 1200 à 1100 av. J.-C., à la fin de l’âge du Bronze.

Contrairement à ce que leur exposition à Vienne pourrait laisser penser, ils n’ont pas été découverts dans la ville même. Ils proviennent de Vösendorf, au sud de Vienne, sur le site d’Eisgrubfeld. Ils ont été mis au jour en 1941, parmi le mobilier d’une sépulture à crémation.

Le Wien Museum conserve l’ensemble sous les numéros d’inventaire MV 8228 à MV 8231.

Collection archéologique du Wien Museum

Leur petite taille est également remarquable. L’un d’eux ne mesure qu’une dizaine de centimètres de haut pour environ douze centimètres de long. Nous sommes donc très loin d’un grand vase destiné au stockage.

Un taureau sur deux jambes ?

C’est probablement la première question que l’on se pose en les regardant.

La tête porte deux cornes et présente clairement des caractères bovins. Pourtant, le reste de l’animal résiste à une identification aussi facile.

Sous son corps apparaissent deux jambes terminées par des sortes de pieds. Elles donnent à la créature une silhouette presque humaine.

Le Wien Museum reste d’ailleurs volontairement prudent dans sa désignation : il est question d’un animal ou d’une créature fabuleuse.

Cette prudence est passionnante.

Nous avons tendance à vouloir immédiatement donner un nom à ce que nous voyons : « C’est une vache », « c’est un taureau », « c’est une divinité ».

L’archéologue, lui, doit accepter une réponse beaucoup moins confortable :

nous ne savons pas.

Et c’est précisément là que l’objet devient passionnant à étudier avec des élèves.

Des objets qui pouvaient contenir un liquide

Ces petites créatures ne sont pas seulement des figurines.

Ce sont bien des récipients.

Sur leur dos se trouve une ouverture assez large permettant de remplir le corps creux. Un autre orifice, beaucoup plus petit, se situe à l’autre extrémité.

On pouvait donc vraisemblablement y introduire puis en faire sortir un liquide.

Mais lequel ? Et surtout : pour quoi faire ?

Plus de trois millénaires après leur fabrication, la question reste ouverte.

Des objets rituels ?

Le contexte de leur découverte conduit naturellement à envisager une première hypothèse.

Les quatre récipients appartenaient au mobilier associé à une sépulture à crémation.

Ils pourraient donc avoir eu une fonction symbolique ou rituelle : contenir une offrande, participer à une cérémonie funéraire ou accompagner le défunt.

La forme hybride de ces créatures renforcerait volontiers cette interprétation.

Mais il faut résister à la tentation de construire une histoire que les découvertes archéologiques ne permettent pas de démontrer.

Nous ne connaissons ni le nom de ces éventuelles créatures, ni leur signification, ni une quelconque divinité à laquelle elles auraient été associées.

Un mystère archéologique n’a pas besoin d’être comblé par une légende inventée.

Et si c’étaient… des biberons ?

Une autre hypothèse est beaucoup plus inattendue.

Ces minuscules récipients pourraient avoir servi à faire boire de jeunes enfants.

Autrement dit, nous aurions devant nous une forme très ancienne de biberon ou de récipient d’alimentation infantile.

L’idée n’est pas aussi fantaisiste qu’elle peut le sembler. Des récipients préhistoriques de petite taille munis d’un bec ont déjà été étudiés dans cette perspective, et l’analyse de résidus conservés dans certains exemplaires européens a apporté des arguments en faveur de leur utilisation pour l’alimentation de très jeunes enfants.

Mais attention : cela ne signifie pas que les quatre créatures de Vösendorf sont des biberons identifiés avec certitude.

Le cartel du Wien Museum présente lui-même cette fonction comme une hypothèse.

C’est une nuance essentielle.

Pourquoi sont-ils quatre ?

C’est peut-être ce qui m’intrigue le plus.

Nous n’avons pas devant nous un objet exceptionnel fabriqué par un potier particulièrement imaginatif, mais quatre récipients présentant la même conception générale.

Et les recherches archéologiques montrent que les récipients zoomorphes ne sont pas propres à Vösendorf. On rencontre différentes productions de ce type en Europe centrale à la fin de l’âge du Bronze et au début de l’âge du Fer.

La forme animale appartient donc à un univers culturel beaucoup plus vaste.

Pour autant, retrouver exactement ce que ces animaux représentaient pour les hommes et les femmes qui les ont fabriqués demeure extrêmement difficile.

Le message qui était évident pour eux est devenu, trois millénaires plus tard, une énigme pour nous.

Un formidable objet pour apprendre à raisonner

C’est précisément pour cette raison que j’avais envie de vous présenter ces quatre petits vases sur Ludendo.

Ils constituent un formidable support pour travailler avec les élèves sur la démarche de l’archéologue.

Je montrerais d’abord uniquement la photographie, sans cartel et sans explication.

Puis je demanderais :

Que voyez-vous réellement ?

Pas ce que vous imaginez. Pas ce que vous pensez reconnaître. Seulement ce que l’objet permet d’observer.

Les élèves pourraient progressivement constituer un dossier d’indices :

  • quatre objets très semblables ;
  • une fabrication en céramique ;
  • une tête évoquant un bovin ;
  • deux cornes ;
  • deux jambes étonnamment humaines ;
  • un corps creux ;
  • une ouverture supérieure ;
  • un petit orifice ;
  • une datation vers 1200–1100 av. J.-C. ;
  • une découverte dans un contexte funéraire.

Puis viendrait la question :

À quoi servaient-ils ?

Chaque groupe devrait défendre une hypothèse en distinguant trois catégories : ce que nous savonsce que nous pouvons supposer et ce que nous ne pouvons pas prouver.

Voilà une véritable petite enquête archéologique.

Quand « je ne sais pas » devient une réponse scientifique

Ces objets permettent surtout de transmettre quelque chose d’essentiel aux élèves.

En histoire comme en archéologie, une hypothèse séduisante n’est pas nécessairement une vérité.

On peut observer.

Comparer.

Dater.

Analyser un contexte de découverte.

Rechercher des objets similaires.

Proposer une interprétation.

Mais lorsque les preuves manquent, il faut savoir écrire :

« Nous ne pouvons pas conclure. »

Ce n’est pas un échec de la recherche. C’est au contraire l’une des exigences fondamentales de la démarche scientifique.

Et finalement, c’est peut-être pour cela que ces quatre petites créatures découvertes à Vösendorf sont si fascinantes.

Elles ont traversé plus de trois millénaires.

Nous pouvons encore observer les traces des mains qui les ont façonnées, comprendre comment elles étaient fabriquées et imaginer comment un liquide pouvait circuler à l’intérieur.

Mais la personne qui les a déposées auprès d’un mort emportait avec elle une information que nous aimerions beaucoup retrouver :

à quoi servaient-elles vraiment ?

Pour l’instant, les quatre étranges créatures gardent leur secret.


Pour aller plus loin : les objets sont conservés et présentés au Wien Museum. La collection en ligne du Wien Museumpermet également d’explorer ses collections archéologiques.

De la vitrine du musée à l’impression 3D

Cette découverte ne s’est pas arrêtée devant la vitrine du Wien Museum. J’ai eu envie de faire sortir cette étrange créature du musée pour la faire entrer dans la classe.

À partir du vase observé et photographié à Vienne, j’ai donc créé pour Ludendo un modèle 3D inspiré de l’objet archéologique, en conservant sa silhouette si particulière : le corps-récipient, la tête bovine, les cornes et ces étonnantes petites jambes qui lui donnent presque l’allure d’une créature fantastique.

Le fichier est désormais disponible au téléchargement sur Cults3D afin que vous puissiez l’imprimer en 3D.

L’intérêt pédagogique me paraît particulièrement intéressant : plutôt que de découvrir uniquement l’objet sur une photographie, les élèves peuvent le prendre en main, le tourner, observer sa forme et formuler leurs propres hypothèses. Pourquoi cette ouverture sur le dos ? Pourquoi ce petit orifice ? Est-ce réellement un animal ? Pourquoi possède-t-il seulement deux jambes ? Était-ce un récipient rituel ? Un objet lié au monde funéraire ? Un récipient destiné à l’alimentation d’un enfant ?

L’objet imprimé peut ainsi devenir le point de départ d’une véritable enquête archéologique en classe : observer avant de lire, décrire avant d’interpréter, confronter les hypothèses aux indices, puis découvrir ce que les chercheurs savent… et surtout ce qu’ils ignorent encore.

C’est aussi une manière de créer un pont que j’aime particulièrement entre patrimoine, archéologie, manipulation et ludopédagogie : un objet façonné il y a plus de 3 000 ans peut aujourd’hui être reproduit par une imprimante 3D et se retrouver entre les mains de nos élèves.

Le modèle 3D Ludendo est à télécharger sur Cults3D ; https://cults3d.com/:4897041

Il s’agit d’une reconstitution pédagogique inspirée de l’objet conservé au Wien Museum et non d’un scan 3D de l’original.