
Le mystère du cachet à collyres romain en classe de latin
Quelques centimètres de pierre, des lettres gravées à l’envers et quatre petites phrases latines : voilà de quoi ouvrir une enquête en classe ! Avec cette activité, je propose aux élèves de chercher à quoi servait un objet antique avant de leur en donner le nom. L’observation conduit à une hypothèse ; la manipulation permet de la vérifier ; le latin apporte les précisions qui manquaient.
Cet article et les supports pédagogiques ont été repris à partir des corrections et des documents transmis par Muriel Labonnelie, chercheuse spécialiste de la médecine antique et des cachets à collyres. Nous la remercions très chaleureusement pour sa lecture attentive, pour les traductions précises qu’elle nous a adressées et pour son accord au partage de sa fiche documentaire sur Ludendo.
Ses explications permettent de mieux comprendre cet objet, mais aussi de montrer aux élèves comment une interprétation se construit, se discute et se corrige au contact de la recherche.
Muriel Labonnelie, une chercheuse derrière l’enquête
Muriel Labonnelie est maîtresse de conférences en langue et littérature latines à l’Université Bourgogne Europe et membre du laboratoire LIR3S, qu’elle a rejoint en 2023.
Chercheuse en histoire des sciences, elle travaille sur la médecine de l’Antiquité, les représentations du corps, les remèdes et les instruments médicaux gréco-romains. Elle élabore notamment un inventaire et une étude des collyres et des cachets à collyres découverts dans l’Empire romain.
Sa démarche associe l’étude des textes et des inscriptions à l’archéologie expérimentale, à l’imagerie scientifique, aux analyses physicochimiques et à la microbiologie. Une inscription fournit des mots ; l’étude de l’objet et de sa matière apporte d’autres indices. Leur rapprochement permet de reprendre des questions anciennes avec des moyens nouveaux.
Les deux films qu’elle nous recommande, présentés plus bas, donnent à voir ce travail collectif et les échanges entre spécialistes.
Pour découvrir son parcours et ses recherches :
- La présentation de Muriel Labonnelie sur le site du LIR3S
- Son parcours scientifique et ses publications
Une petite pierre pour marquer des remèdes
Le modèle proposé pour l’activité prend pour référence le cachet d’Apt, découvert dans une tombe du Vaucluse et connu depuis le milieu du XVIIIe siècle.
Conservé au département des Monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France, il porte le numéro d’inventaire 65.4704.4. La notice de la BnF décrit une plaque d’époque gallo-romaine mesurant 3,7 × 3,7 cm, pour une épaisseur de 6 mm.
Sur une grande face apparaît notamment un motif de tabula ansata, une tablette munie de deux anses. Les inscriptions se trouvent sur les petits côtés de l’objet.
Consulter la notice du cachet d’Apt dans les collections de la BnF.
Le mot « cachet » désigne ici l’instrument de marquage en pierre. Les collyres étaient les préparations médicinales destinées aux yeux. Certains se présentaient sous forme de petits pains solides : on les marquait alors qu’ils étaient encore mous, puis on les laissait sécher. Au moment de l’emploi, une portion était prélevée et dissoute.
Les lettres gravées en creux et à l’envers produisaient ainsi une empreinte lisible sur le remède. Ce fonctionnement est expliqué dans le film Le 346e cachet à collyres.
L’objet permet donc de faire dialoguer plusieurs domaines en classe : la langue latine, l’épigraphie, l’archéologie et l’histoire de la médecine.
Les quatre traductions données par Muriel Labonnelie
Voici les transcriptions et les traductions de la fiche transmise par la chercheuse. Elles remplacent les formulations précédentes de l’article et servent de référence aux supports pédagogiques révisés.
| Inscription latine | Traduction |
|---|---|
*AD CALIGINEM | « Pour le brouillard [des yeux] » |
POST IMPETVM | « Après l’attaque [d’affection oculaire] » |
AD ASPRITVDI(nes) | « Pour les aspérités [des paupières] » |
LENEM*AD IMPE(tum) | « Doux, pour l’attaque [d’affection oculaire] » |
Les parenthèses dans le latin signalent les lettres restituées pour développer les abréviations. Les crochets dans la traduction apportent les précisions nécessaires à la compréhension. Ces signes permettent de distinguer ce qui figure dans l’inscription de ce que le lecteur ajoute pour l’expliciter.
Le « brouillard » et les « aspérités » appartiennent au vocabulaire de ces inscriptions : leur traduction ne suffit pas à poser un diagnostic médical moderne. De même, « doux » caractérise le remède sous-entendu.
Les formules renseignent sur les usages annoncés des préparations, sans en livrer les recettes. Cette distinction est intéressante à travailler avec les élèves : que nous apprend réellement une inscription ? Quelles questions laisse-t-elle ouvertes ?
De l’observation à la traduction : une enquête en classe
Observer sans connaître le nom de l’objet
Je commence par cacher le nom de l’objet. Une photographie ou une reproduction suffit pour demander aux élèves de décrire sa forme, son décor et l’emplacement des lettres.
Je fais distinguer ce qui est observé de ce qui est supposé :
- « Je vois des lettres sur les côtés » constitue une observation.
- « Cet objet servait à marquer quelque chose » reste une hypothèse, que l’on va chercher à éprouver.
Les premières propositions sont recueillies avant de donner les informations sur la fonction du cachet.
Réaliser une empreinte
Les élèves pressent doucement une tranche inscrite de la reproduction dans une bande de pâte à modeler. Ils comparent le texte porté par le cachet et celui qui apparaît dans la pâte.
Pourquoi les lettres ont-elles été gravées à l’envers ?
La manipulation donne une raison concrète à cette disposition. Elle permet aussi d’observer le passage des lettres gravées en creux aux lettres en relief dans l’empreinte.
La pâte à modeler sert uniquement à comprendre le marquage : l’activité ne comporte aucune préparation médicinale.
Lire les inscriptions
Je distribue ensuite les informations sur l’objet et les aides de lecture.
Les prépositions ad et post offrent une première entrée dans les inscriptions. Dans ad caliginem et post impetum, elles introduisent un nom à l’accusatif. Le V de IMPETVM permet d’observer la graphie épigraphique correspondant à notre « u ».
Avec IMPE(tum), les élèves découvrent également qu’une transcription rend visible le travail de restitution : certaines lettres sont gravées, d’autres sont ajoutées par le lecteur pour développer le mot abrégé.
Chaque groupe peut prendre en charge une formule, la rapprocher de sa traduction et expliquer un choix de lecture.
Rédiger un cartel de musée
Pour terminer, je propose la rédaction d’un cartel de musée présentant :
- le nom de l’objet ;
- son lieu de conservation ;
- ses dimensions ;
- sa fonction ;
- une inscription accompagnée de sa traduction et d’une courte explication.
Les élèves doivent sélectionner des informations vérifiables et écrire pour un visiteur qui découvre la pièce.
L’accompagnement varie selon les besoins. Une inscription, un lexique et une trame de cartel permettent de guider les élèves qui débutent. D’autres peuvent comparer les quatre formules ou commenter l’usage des parenthèses et des crochets.
Sans reproduction en 3D, une photographie et une transcription inversée à lire dans un miroir permettent déjà d’étudier le changement de sens de lecture. La réalisation d’une empreinte apporte une observation supplémentaire sur le fonctionnement du cachet.
La reproduction en 3D au service de l’enquête
Deux tailles sont prévues pour le modèle :
- 37 mm, d’après les dimensions de l’objet ;
- 74 mm, pour faciliter l’observation et la prise en main.
Le modèle comporte des inscriptions en miroir et un décor redessiné pour l’impression. Il s’agit d’une reconstitution pédagogique simplifiée : le revers a été laissé plat et certains traits ont été adaptés.
La photographie de l’original reste donc nécessaire pour comparer l’objet antique et sa restitution. Cette comparaison peut elle-même devenir une activité : quels éléments ont été conservés ? Quelles adaptations ont été faites pour permettre la manipulation ?
Accéder au modèle 3D proposé pour l’activité.
Des recherches qui se poursuivent en laboratoire
Dans son message, Muriel Labonnelie nous signale un prolongement intervenu après le tournage des films : des microbiologistes de l’Université de Strasbourg ont reconstitué un collyre grec et un collyre romain.
Elle indique que leurs essais ont mis en évidence une activité contre Staphylococcus aureus, le staphylocoque doré, et Escherichia coli. Nous reprenons ici cette information qu’elle nous a communiquée.
Ces résultats concernent les préparations et les conditions expérimentales étudiées ; ils ne suffisent pas à établir l’efficacité ou l’innocuité d’un traitement chez une personne.
Leur intérêt pour la classe est de faire comprendre comment une question historique peut conduire à une expérience actuelle. On peut ainsi demander aux élèves de distinguer ce que dit une inscription, ce que révèle l’étude d’un vestige et ce qu’un essai microbiologique permet de tester.
Les documents pour préparer et mener l’activité
Trois documents accompagnent cette enquête :
- La fiche documentaire de Muriel Labonnelie, partagée avec son accord, avec ses transcriptions, ses traductions et les liens actualisés vers les films.
- La fiche d’enquête des élèves révisée, pour observer l’objet, formuler une hypothèse, étudier l’empreinte et lire les inscriptions.
- Le corrigé et les repères pour l’enseignant révisés, pour accompagner l’activité, expliciter les points de langue et présenter les ressources scientifiques.
Les traductions données par Muriel Labonnelie constituent la référence commune à ces supports.
Deux films pour prolonger la découverte
Le 346e cachet à collyres
2016 — 8 min 49
Muriel Labonnelie recommande ce court métrage pour clore une séquence pédagogique. À partir d’un cachet découvert à Lyon, il permet de confronter les hypothèses de la classe au travail des chercheurs et de revenir sur la fonction de ces objets.
Voir Le 346e cachet à collyres sur CNRS Images.
L’Œil et la Pierre
2017 — 38 min 13
Ce documentaire accompagne plus longuement les recherches de Muriel Labonnelie et les échanges entre disciplines. Il peut nourrir la préparation de l’enseignant ou servir de point de départ à un prolongement en classe sur les méthodes de recherche.
Voir L’Œil et la Pierre sur CNRS Images.
Pour ces deux films : auteure, Muriel Labonnelie ; réalisation, Marcel Dalaise ; production, CNRS Images. Les liens conduisent aux notices officielles permettant de les consulter.
Un grand merci à Muriel Labonnelie
Nous remercions très chaleureusement Muriel Labonnelie pour le temps consacré à cette activité, pour la précision de ses corrections et pour la générosité avec laquelle elle partage ses connaissances et ses ressources avec les enseignants.
Merci pour les traductions, pour la fiche documentaire qu’elle nous autorise à partager sur Ludendo, pour les deux films qu’elle nous a signalés et pour les informations sur les prolongements de ses recherches.
Son intervention nous permet de proposer des supports plus justes et de donner une place à la recherche qui les rend possibles. Je tiens à faire connaître son travail aux élèves : derrière les quelques lignes que nous lisons en classe se trouvent des années d’étude, des objets patiemment comparés et des questions encore ouvertes.
Cette petite pierre devient ainsi une occasion de lire du latin, de manipuler, de chercher et de comprendre comment se construit notre connaissance de l’Antiquité.
Modèle 3D ; https://cults3d.com/:5070113

